| Accueil | Nouveautés | Agenda | Contact |

< Mémoire du village

Faits et méfaits de l'exploitation des
carrières
à Gauriac


> Introduction
> Les débuts
> Les techniques
> Le commerce
> Le XVIIIe siècle
> Les dangers


Texte de René AVARGUÈS
En guise d'introduction

Je ne suis ni géotechnicien, ni archéologue, ni ethnologue. Ces notes sont un coup de cœur, une tentative de maintien et de sauvegarde d'un passé cher à tous, patrimoine à transmettre de génération à génération, glané de ci de là avec une indolente passion dans les archives communales, départementales, " quelques livres de raison " les livres d'exploitation de la famille Viaud (Pierre 1766-1834, Jean 1797-1860, Jean-Clément 1826-1894). J'ai consulté aussi quelques grimoires de notaires et quelques ouvrages rares : Saint Criq - Cavignac, les Cahiers du Vitrezais, des publications de colloques de sociétés savantes. Ces notes sont aussi enrichies de " traditions orales ". À Gauriac depuis 38 ans j'ai connu des fils et petits fils de carriers.

Quand les traces et les témoins auront disparu, quand s'estompera la mémoire, que restera-il d'un passé pourtant si proche ?

Trois éléments, alliant charmes et revenus, se retrouvent en tous temps dans le destin historique de Gauriac : l'eau, la pierre, la vigne.

Avant de plonger dans la vie souterraine des carrières, retrouvons le village aujourd'hui. Dans la partie haute, l'habitat est dispersé en hameaux distincts. Autour de l'Église, sous l'ancien régime, patronne de l'archiprêtré de Bourg, construite au Moyen Age, reconstruite à la fin du 18e siècle, restaurée dans les années 1880, se dressent de belles maisons de pierres aux volumes, aux proportions, aux couleurs, en parfaite harmonie avec la Nature. Du centre bourg, coquettement aménagé, fleuri, la vue est superbe, confluent de la Dordogne et de la Garonne, Bec d'Ambès, rangs de vignes débouchant sur les horizons moirés de la Gironde où s'en vont, comme des bateaux, les sept îles d'Émeraude et en face, le plat Médoc. La partie basse est un collier de hameaux fleuris au bord de l'eau, fleurons de la commune où il fait bon vivre dans la sérénité et la beauté.

Sur le plan géologique cette plate-forme est caractérisée par des formations tertiaires, recouvertes en surface de dépôts quaternaires superficiels. L'observation des falaises et l'étude des carrières permettent d'établir de haut en bas la succession des terrains.

D'abord le limon argileux dont l'épaisseur varie de 0,5 mètre à 12 mètres, puis la formation Oligocène, un calcaire à astéries entre 5 et 40 mètres, calcaire plus ou moins grossier avec alternance des bancs coquilliers moyennement durs où s'intercalent des nappes d'argiles vertes et de calcaire gréseux, élément de meilleur choix pour la construction.

Une nappe souterraine, alimente, à la base des argiles vertes, un nombre important de sources.

Sur les falaises où débouchent les carrières, l'érosion est différente ; plus conséquente dans les niveaux tendres, elle crée des sous-cavages. Les niveaux plus résistants sont alors posés en surplomb sans assises sûres, plus ou moins déchaussés. Des blocs menacent de s'effondrer, … hier déjà, aujourd'hui, demain peut être ! (voir les croquis 1 et 2 ci-contre).

En 1772, cinq enfants de Gauriac, jouant à l'entrée d'une carrière souterraine, trouvent la mort dans un effondrement de ce type.

Les débuts de l'exploitation

Les pierres de Roque de Thau ont été de tout temps utilisées. Elles furent choisies pour l'édification des plus grands temples de Burdigala, les Piliers de Tutelle, les fondations du Palais Galien. Elles alimentaient les premiers grands chantiers de Bordeaux, de Libourne, de Blaye dès l'époque Gallo-Romaine.

Entre le 4ème et le 11ème siècle la mise en valeur des carrières tombe en sommeil car l'emploi de la pierre fut réservé aux églises et aux édifices publics. La plupart des maisons sont en bois ou en torchis à l'époque.

Après l'an Mille c'est une nouvelle renaissance : on bâtit églises et chapelles. De nombreux ordres se créent ; couvents et monastères s'installent en Aquitaine.
Les carrières connaissent un regain d'activité. On réutilise les plus anciennes carrières à ciel ouvert à Marmisson, au Mugron. On creuse de nouvelles galeries souterraines sur le plateau de Thau, à Perrinque, à Francicot. C'est de cette époque que datent les plus vieilles maisons de Gauriac, les ruraux édifiant à moindre frais leurs habitations.

Il est très difficile de décrire le travail avant les 18 et 19ème siècles. En effet la reprise des activités du 13ème au 18ème siècle dans les carrières les plus anciennes a effacé toute trace. Les galeries ont souffert d'érosion, les parois salies ont été retaillées, les outils dispersés.

Les techniques des carriers

On entre dans la carrière par des ouvertures à flanc de roche ou par des puits creusés dans la plate-forme rocheuse. Face à l'entrée, on mène des galeries perpendiculaires. On travaille avec des outils, deux ou trois du même type mais de taille différente, des pics à deux pointes dont quelques-uns sont taillés à deux dents, une grande scie, des masses plus ou moins lourdes, des taillans, des coins, des bayards, parfois une brouette pour porter les pierres hors de la galerie. On s'éclaire à la chandelle, les lampes à carbure ou au pétrole ne sont en service qu'au milieu du 18ème siècle.

À la Roque, à Marcamps, à Saint Émilion le calcaire semi-tendre se débite en doublerons : la largeur est de 35 cm, la longueur varie de 0,6 à 1 mètre. Dans les dernières années de l'exploitation de J.-C. VIAUD à Gauriac, on relève cependant quelques bordereaux qui font état de pierres commandées et livrées à d'autres mesures pour un maître maçon ou un architecte.

On n'utilise jamais de poudre. Les galeries sont parfois très longues, souvent superposées en étages. À Gauriac on a pu compter de moins 3 mètres, moins 15 mètres, moins 25 mètres etc.. Naturellement les plus dangereux sont ceux qui sont le plus proche de la surface. La profondeur la plus importante connue à ce jour à Gauriac est celle de moins 53 mètres et dont l'entrée est située derrière le gymnase actuel.

Selon l'importance du chantier on trouve 2 ou 3 carriers (5 à 8 exceptionnellement). Chacun travaille seul. Quand c'est possible, ils travaillent par deux, un droitier, un gaucher. D'abord on cale la lampe. Puis on pratique la première taille " l'escalopage " à 1,6 ou 1,8 mètre du sol. On divise les panneaux en quatre ou cinq pièces ; on taille les panneaux à 35 cm environ de profondeur.

On pratique la " quenière " encoche de 20 cm environ de profondeur et on extrait la première pierre (la clé) par le jeu de coins en métal et en bois dur. On tire les pierres avec le " gaffot ". Une fois celles-ci à terre on les équarrit (équerre et taillans) et on les fragmente.

Carriers devant une entrée de carrière

Venait ensuite l'exploitation du banc inférieur. Au bout de quinze rangs horizontaux on reprenait l'exploitation au début. Dès lors, le panneau original a disparu, on est face à la " banquerie ".

Les dimensions des galeries et des piliers s'appuient exclusivement sur l'observation des sites et l'expérience du " pierrier ". Elles dépendent surtout de l'importance de la profondeur, au moment de l'exploitation.

Les galeries ont des largeurs variables, entre 1,50 m et 8 m, leur hauteur au moins 1,40 m, au plus 10 m. Les piliers de soutien ne sont pas régulièrement alignés ; la surface de base est entre 6 m² et 30 m². On devine que le chantier est plus ou moins facile, plus ou moins rentable à leur nombre réduit et à l'importance excessive des vides.
                                                                

Le commerce de la pierre

Les pierres séjournaient dans la galerie. On ne sortait que celles qui étaient vendues. Les transports étaient assurés par les charretiers et les bouviers dans les grandes exploitations. À Gauriac, les brouettes et les bayards étaient confiés aux femmes et aux enfants.

La pierre est rarement vendue sur place. Par bateau elle était amenée à Bordeaux. Une réglementation corporative interdisait aux particuliers et aux architectes d'acheter de la pierre autrement que pour leur usage propre ou celui de leur art. Des intermédiaires facilitent la croisière des pierres au détriment des exploitants. Le marchand prend le pas sur l'exploitant. On retrouve dans les archives départementales, en 1767, des traces de malversations qui ont ému le Procureur Général. Il met en cause les " emparoleurs ", ceux qui se trouvent sur les lieux de vente, abusant de leur droit, achetant à vil prix et revendant bien cher... Quelques " emparoleurs " sont de Roque de Thau : les frères Viaud entre autres.

Au XVIIIème siècle les "pierriers" représentent environ le quart de la population adulte de Gauriac. Dans les archives se retrouvent des ROY, LATASTE, ARNAUD, RABOUTET, GRIMARD, GRILLET, SOU, AUDUREAU, CHARRUAUD, GRÉGOIRE, propriétaires exploitants.

Entre les années 1830 et 1840 un petit patron carrier, propriétaire de son sol, parfois locataire de sous-sol, gagne 4 à 5 francs par jour ; un ouvrier spécialisé (carénage, voilerie) : 3 francs, un maître de barque (patron, responsable navigant ) : 4 francs. Le pierrier journalier, qui pioche ou qui taille, était rétribué à 15 sols du cent de moellons tirés, 50 sols du cent de pierre taillée... une grande misère !

Le XVIIIème siècle dans la tourmente

La guerre de la succession d'Espagne oppose l'Angleterre, la Hollande, presque tous les princes allemands à la France et à l'Espagne. Guerre particulièrement longue et cruelle. D'abord victorieux Louis XIV et ses armées subissent de revers. En 1708 Lille est occupée, puis Bruges et Gand. Le territoire national est envahi.

Mais comment vit-on à l'intérieur ? Les fonds nécessaires à l'armée manquent. Les banques hésitent, l'inflation grandit. Et par malheur un hiver exceptionnellement rigoureux aggrave la situation. Depuis décembre 1708 il gèle tous les jours. En janvier 1709 toute l'Europe grelotte. En Aquitaine, la Garonne charrie des glaçons. On pouvait traverser le fleuve à pied. Les oiseaux se dévorent entre eux, les lapins meurent dans leur terrier, plus de nourriture pour le bétail décimé. Le blé gèle en pleine terre. De grands arbres ne résistent pas. On signale en plusieurs points du bordelais des émeutes où les femmes participent activement. Le Parlement de Bordeaux instaure la solidarité forcée. Dans beaucoup de communes on établit les listes des pauvres à secourir et celle des " plus munis devant contribuer à la subsistance des pauvres ". À Paris, Mme de Maintenon consomme du pain d'avoine avec le Roi. La famine s'étend, le brigandage augmente. La mortalité devient effrayante. La vaisselle d'or et d'argent du Roi est envoyée à la fonte. Heureusement la victoire de Denain sauve la France.

Dans ces jours de détresse générale on imagine mal la vie menée par les pauvres carriers, habitant souvent dans des grottes ou des trous creusés dans la falaise. L'an II de la liberté (1794) fut pour les habitants de Gauriac, et les carriers surtout, une triste année. La population est déchirée en clans irréductibles et haineux. On s'accuse d'incivisme, d'actions contre-révolutionnaires et la Commission Militaire de Bordeaux prit des mesures sévères. Le redoutable Lacombe, Commissaire national, fit emprisonner douze habitants de Gauriac. Cinq furent reconnus innocents et accusés à tort. Les quatre dénonciateurs, accusés à leur tour, furent guillotinés. Trois autres citoyens mêlés à ces drames, ne sachant ni lire, ni écrire et ne pouvant être les auteurs de dénonciations écrites furent libérés aussi. Dans la même semaine on guillotine Bodin du Sault de Saint-Laurent, dernier seigneur de Roque de Thau, âgé de 70 ans... Son crime : deux enfants émigrés.

Dans les domaines confisqués et vendus figurent plusieurs carrières, Thau, Bonne, Loudenat, ce qui provoqua arrêt d'exploitation et chômage. La terreur, ici comme dans toute la France, drainait son filet de disette, de misère, de faim, de peur. En octobre 1794, les carriers qui manquaient de vivres et ne se nourrissaient plus que de farines mélangées de blé et de seigle, sont aussi privés de chandelles pour éclairer leurs chantiers. Ils osent protester. Ysabeau, représentant de la Convention, responsable de l'ordre public, visite Gauriac. Il explique ce qu'il faut " entendre " par gouvernement révolutionnaire et ce qu'il faut en " attendre ". À Gauriac il admonesta de nombreux corps de métiers : menuisiers, boulangers, agriculteurs. Les carriers eurent promesse d'être promptement secourus.

Dans l'énorme dossier des " Clans hostiles " de 1794 on note que nul carrier n'est mêlé à cette affaire. Peut-être étaient-ils sans ambition politique, sans instruction suffisante. Parmi les suspects et des témoins questionnés on trouve des agriculteurs, des marins, des tonneliers de mêmes niveau culturel et social, mais pas de carriers.
Il est probable que les structures professionnelles, l'univers un peu secret du métier, l'intensité des efforts réclamés, la rudesse des compagnons de chantier, les conditions précaires de leur sécurité, devaient fortement resserrer les liens des carriers d'une même équipe.

Les dangers des carrières
La sur-exploitation des carrières, l'anarchie dans le travail, provoquaient des accidents et soulevaient des plaintes nombreuses… Restées sans suite.

En 1844 seulement, une ordonnance royale est mise en place. Elle oblige les propriétaires ou l'exploitant à se faire connaître à la Préfecture et rend obligatoire le contrôle de l'Ingénieur des Mines.

Dans l'état actuel des connaissances, il faut se rapporter à l'étude des archives du service des mines (1821 à 1992) pour comprendre et situer les risques liés aux carrières.

Parmi les plus importants :

  • 1880. Affaissement du sol entre piliers, de plus de 2 mètres à l'Ouest du village.
  • 1907. Apparition d'une sorte de puits de ? mètres de diamètre et 3,50 mètres de profondeur, en bordure de la route départementale D 669 à hauteur du gymnase actuel.
  • 1931. Effondrement généralisé à l'Ouest du village avec fissuration importante de route départementale. Dégâts assez importants dans quelques maisons du secteur de Francicot où les carrières sont très dégradées et le processus de ruine toujours en cours.

Effondrement de 1925 au chemin de la Vierge

  • 1992. L'effondrement du 19 décembre atteint surtout la partie méridionale de Francicot ; son épicentre forme une doline (cuvette fermée) affaissée d'environ 1 à 2 mètres. Cet incident a entraîné des désordres importants sur la voie communale de Francicot à la Mayanne et sur quelques maisons : propriétés Casteig-Cantou, Bayard, Rivière Cazeau avec fissures au sol, aux murs, aux plafonds, dont certaines atteignent 10 centimètres.
    Ce sont les pluies, de longue durée, de forte intensité qui sont à l'origine de l'effondrement dans cette zone, déjà affectée par les troubles de 1931. Voici pour conclure quelques lignes extraites du dernier rapport relatif à ces troubles.
    " … d'autres effondrements sont susceptibles de se produire encore mais il n'est pas possible, dans l'état actuel des lieux inaccessibles en ces jours, de connaître mieux les secteurs critiques (…) En fonction, des risques encourus il a été pris des mesures pour assurer la sécurité des personnes et des biens. "

| Haut de page | Accueil | Mairie | Découverte | Vie locale |